CHRONIQUE 9

NATIONALE 20 OU LA ROUTE DU SUD.

De Massy à Angerville, la Nationale 20 traverse l’Essonne sur plus de 60 kilomètres telle une longue cicatrice de bitume ouverte vers le Sud-Ouest…Héritière des anciennes routes royales puis impériales, elle fut pendant des décennies bien davantage qu’un axe routier : une frontière entre ville et campagne, un fleuve de voitures, une route-monde reliant Paris à Orléans, Toulouse ou l’Espagne….

Avec les Trente Glorieuses, l’essor de l’automobile transforme profondément les paysages et les modes de vie. La RN20 devient peu à peu une autoroute urbaine avant l’heure. Les embouteillages s’étirent sous la tour de Montlhéry, au bas de Torfou ou vers Arpajon.

A Montlhéry, on construisit un autopont, comme on en faisait beaucoup à cette époque, non loin du garage Alpine de Jean-Pierre Beltoise mais qui a été démonté depuis…

Pour sauver les centres-villes et absorber un trafic devenu gigantesque, l’État engage également d’immenses travaux : déviations de Longjumeau, d’Arpajon et d’Étréchy, échangeurs, remblais et chantier pharaonique d’Étampes qui bouleverse durablement le paysage du sud essonnien comme un défi aux éléments naturels…

Le long de la route, le département change ainsi de visage. Les terres horticoles de Ballainvilliers ou de La Ville-du-Bois reculent devant les zones commerciales, les enseignes lumineuses et les concessions automobiles.

Avrainville devient un village-carrefour, partagé entre mémoire rurale et civilisation routière, entre les champs du Hurepoix,

Un village dont les alentours inspirèrent Georges Simenon dans son roman « La Nuit Carrefour » et qui a vu briller les néons du premier Buffalo Grill sur le terrain d’une ancienne station-service…

Plus loin, le petit village de Mauchamps a vu surgir les entrepôts géants de la logistique moderne au milieu des plaines battues par le vent, tandis que des ULM continuent parfois de glisser dans le ciel comme un souvenir de liberté.

La RN20 fut aussi la route des relais routiers et des haltes populaires. À Chamarande, le Relais de Montfort reste dans les mémoires comme l’un des hauts lieux de la Nationale : point de rencontre des routiers, des voyageurs et des amateurs de bonne grosse bouffe.

On n’a pas oublié les armadas de poids lourds alignées côté Province, les parkings saturés de camions espagnols ou portugais, ni l’atmosphère de cette France routière aujourd’hui disparue ou qui fréquente l’Autoroute…

Le lieu servit également de décor à plusieurs tournages, notamment au film Trafic de Jacques Tati, dont l’univers collait si bien à cette Nationale débordante de circulation, de bruit et d’humanité.

Mais la Nationale 20 porte aussi une mémoire plus sombre. Avant les séparateurs centraux, les limitations de vitesse et les grands aménagements, les accidents étaient nombreux entre Étréchy, Monnerville et Angerville.

On surnommait parfois de façon peu flatteuse cette artère de bitume « la route des cadavres » tant elle était accidentogène, comme le titrait « La Gazette d’Ile de France » en 1964…

Aujourd’hui, beaucoup moins de morts mais plus de 60 000 véhicules traversent quotidiennement cette longue voie routière menacée d’asphyxie à certains endroits, du fait de la connexion avec d’autres routes à l’instar de la Francilienne, notamment.

Pourtant, la RN20 n’a jamais quitté la mémoire essonnienne. Elle demeure la route de l’évasion dès lors que l’on quitte Etampes, que l’on croise Mondésir et son aérodrome, berceau de l’aviation en France, que l’on aperçoit les éoliennes qui ont coiffé le plateau semblant vous souhaiter « bon vent » avant de quitter Angerville, la dernière ville relais en Essonne….

Aujourd’hui encore, malgré les échangeurs modernes, les zones d’activité et les flux incessants de véhicules, la Nationale 20 conserve une âme singulière au cœur du territoire, même si elle s’est vue déclassée et transformée en Autoroute (gratuite) au-delà d’Orléans afin de désenclaver le Massif central et de mieux tutoyer les premiers contreforts des Pyrénées, bien loin de la Beauce et du Hurepoix….

Elle relie indéniablement plusieurs générations d’Essonniens : ceux qui ont connu les grands départs des années 1960, d’autres qui vivent désormais au rythme des zones commerciales et ceux qui, demain, regarderont peut-être cette vieille route comme un patrimoine vivant.

Car derrière le vacarme des moteurs subsiste toujours quelque chose d’intact : le souvenir d’un voyage, d’un horizon ouvert, et l’idée rassurante qu’une route peut encore raconter l’histoire d’un territoire, de son passé, de son présent et de son avenir….