CHRONIQUE 5

L'APPEL DE LA FORET

Il faut regarder l’Essonne autrement. Non pas seulement comme un territoire composé de routes et de villes, mais comme une terre où les arbres persistent, en silence. Ici, la forêt ne s’impose pas : elle se devine. Elle apparaît par fragments, au détour d’un chemin, à l’orée d’un champ, à l'ombre d’un coteau....

Près d’un tiers du département vit sous son couvert, environ soixante mille hectares. Une présence diffuse, morcelée, mais essentielle. ...

Une forêt qui n’est plus un bloc, mais une mosaïque.

Au début du Moyen Âge, pourtant, elle dominait bien plus qu’aujourd’hui. Elle couvrait la moitié du territoire, parfois davantage. Les villages n’étaient que des clairières dans un océan d’arbres.

Monde nourricier et redouté, elle offrait le bois, la chasse, les pâtures, mais imposait aussi ses peurs : loups, ombres, chemins incertains. Puis vinrent les défrichements des XIe au XIIIe siècles. Les champs gagnèrent, les bourgs s’installèrent, la forêt recula. Elle ne disparut pas : elle se fragmenta. Et cette fragmentation demeure aujourd’hui son visage.

À l’est, la forêt de Sénart garde l’empreinte des chasses royales. À l’ouest, la forêt de Dourdan déploie ses futaies profondes. Au nord, le bois de Verrières veille aux portes de la ville.

Au sud, vers Milly, les Trois-Pignons et la lisière de Fontainebleau ouvrent un autre paysage : sable clair, pins, chaos de grès comme une mer ancienne figée dans la lumière.

Mais l’Essonne forestière vit surtout dans ses marges : Bois des Grands Avaux, Roche Turpin, Rocher de Saulx… et, au cœur du Hurepoix, cette constellation de petits bois autour d’Étréchy frétille autour de Baville, Villeconin, Chauffour, la Barre, les Roches.

Ici, la forêt n’est plus un massif : elle est une respiration entre les champs. Car la forêt de notre territoire est un équilibre.

Elle est travaillée, façonnée, héritée.

Taillis de châtaigniers, chemins creux, coupes patientes : partout, la main de l’homme demeure. Elle produit du bois, accueille les promeneurs, abrite la vie.

Sous ses racines, l’eau circule ; dans ses feuilles, l’air se transforme.

Mais elle est aussi un indispensable imaginaire.

À son orée, tout bascule. Le sol devient plus souple, l’air plus frais. L’enfance revient.

Nous y bâtissions des cabanes comme on fonde des royaumes : trois branches, quelques planches, et déjà le monde changeait. Chaque arbre devenait promesse, chaque sentier une aventure.

Puis venait la nuit….

La forêt changeait de visage. Les bruits s’amplifiaient, les formes hésitaient. Une branche qui craque devenait un pas. Une ombre, une présence. Le frisson naissait, entre réel et imaginaire.

On évoquait des créatures invisibles, des récits anciens — ce vieux dahu des veillées, les peurs douces héritées d’un autre temps car ces bois sont sans nul doute une mémoire.

Mémoire des usages, des gestes anciens, des hommes qui les ont travaillés. Mémoire aussi des récits et des croyances, que des voix comme le célèbre folkloriste du Hurepoix, Claude Seignolle ont su préserver.

Aujourd’hui, la forêt doit tout concilier : produire, accueillir, protéger. Elle soutient une économie discrète, abrite la biodiversité, tempère le climat. Dans un territoire pressé, elle demeure un équilibre fragile.

Mais au fond, elle fait plus encore : elle relie….

Elle relie les paysages entre eux, les époques entre elles, les hommes à ce qu’ils ont été. Elle associe surtout l’enfant que nous étions à l’adulte que nous sommes devenus….

Les cabanes ont disparu. Les sentiers se sont effacés ou peut-être avons-nous cessé de les voir ? On ne sait plus trop, car parfois nous avons la mémoire qui flanche...

Pourtant, il suffit de s’arrêter, un soir, à l’orée d’un bois. D’écouter, de respirer : alors tout revient ! Tel un retour sur image qui se rembobine de façon frénétique....

" Ici, la forêt ne règne pas : elle veille"

Poumon discret et monde intemporel, elle garde en elle la mémoire des âges, nous invite à percer ses mystères le jour et de rétablir le frisson intact dès que la nuit tombe….

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