CHRONIQUE 4
LE HUREPOIX, JARDIN DISCRET DE PARIS


« En Hurepoix ? Va pour le Hurepoix ! » lançait Théophile Gautier, comme une invitation à explorer un territoire paradoxal : proche, familier, et pourtant longtemps ignoré.
Car le Hurepoix n’est pas une province, mais l’une des quatre régions naturelles de l’Essonne. Il ne s’impose pas comme la Beauce voisine, ne s’affirme pas comme la Brie ou le Gâtinais. Il se glisse entre elles, discret, presque effacé — mais profondément vivant.
Né du pagus Heripensis médiéval, il s’étire au sud de Paris, occupant une large part du département, de Palaiseau qui abrite un étonnant Musée du Hurepoix jusqu’aux abords d’Étréchy qui tutoie la plaine de Beauce, en passant par les plateaux et les vallées de l’Yvette et de l’Orge. Ses contours restent flous pour les géographes, mais son identité, elle, ne tremble pas.
Entre plateaux cultivés et bois anciens, le Hurepoix s’est construit comme un territoire de contact : entre ville et campagne, entre pouvoir royal et monde paysan. Des bourgs comme Montlhéry, Arpajon ou Dourdan, sa capitale historique et structurent cet espace dès le Moyen Âge.
Le château de Dourdan, voulu par Philippe Auguste, en marque l’autorité, tandis que la tour de Montlhéry rappelle les luttes féodales, notamment la bataille éponyme de 1465 entre Louis XI et Charles le Téméraire et qui n’eut pas vraiment de vainqueur…
Mais très tôt, la vraie vocation du Hurepoix s’impose : nourrir Paris.
Moins uniforme que la Beauce, plus varié dans ses cultures, il devient une terre de maraîchage intensif. Un dicton local résume cette relation :
« Paris attire, absorbe, commande. Le Hurepoix produit. »
Au XIXe siècle, cette vocation atteint son apogée avec l’Arpajonnais, ce train singulier qui relie directement les champs aux Halles de Paris. La nuit, il emporte fraises, légumes et récoltes fraîches ; au retour, il ramène les gadoues parisiennes, précieuses pour fertiliser les sols. Une économie circulaire avant l’heure, un dialogue permanent entre ville et campagne.
Car ici, la terre est une affaire de précision et de patience. Entre Saulx-les-Chartreux, Marcoussis et Bièvres, s’étendait un véritable jardin pour la capitale. À Marcoussis et Bièvres, la fraise faisait la renommée du pays ; à Saulx-les-Chartreux, les cultures maraîchères dominaient les plaines et tentent encore de résister à l’inexorable expansion urbaine.
En Arpajon, le flageolet Chevrier, mis au point involontairement par l’agriculteur brétignolais Gabriel Chevrier, incarnait l’excellence de ce terroir. Les récoltes se célébraient aussi. À Montlhéry, la foire à la tomate — aujourd’hui disparue — témoignait de cette richesse agricole. À Arpajon, la foire aux haricots subsiste, devenue plus festive que nourricière. À Dourdan, la foire de Ventôse, , la plus ancienne du département, prolonge la mémoire d’un monde rural en voie d’effacement.
Mais le Hurepoix n’est pas seulement une terre de production : c’est aussi un pays de récits. Les folkloristes Claude Seignolle et Jacques Seignolle ont recueilli à la fin des années 30, ses légendes, ses rites et ses traditions, peuplées occasionnellement d’esprits, de peurs rurales et de chemins hantés. Dans ces campagnes, la nuit n’était jamais tout à fait vide.
Et certaines traditions persistent, comme celle du bonhomme Bineau, brûlé lors de carnavals, écho populaire d’une mémoire politique transformée en rituel. Le territoire a aussi inspiré les écrivains. Charles Péguy, habitant du Hameau de Lozère (Palaiseau) évoquant ces paysages, séjournant à Dourdan, lors de son chemin vers Chartres, et qui écrivait :
:
« Nous arrivons vers vous du noble Hurepoix… »
Sous sa plume, vallées et plateaux deviennent une géographie intérieure.
Puis vient le XXe siècle, et la rupture.
Avec la disparition de la Seine-et-Oise en 1968 et la création de l’Essonne, l’équilibre bascule. Le nord et le centre s’urbanisent, tandis que le sud conserve plus longtemps son caractère rural. Le Hurepoix devient un territoire hybride, partagé entre lotissements, zones d’activités et terres encore cultivées.
Autour de Brétigny-sur-Orge, du Le Plessis-Pâté ou de Bondoufle, l’urbanisation grignote peu à peu les paysages autrefois agricoles. Le même contraste saisit sur le plateau de Saclay : une partie reste sanctuarisée, tandis qu’une autre devient un pôle scientifique majeur, une sorte de Silicon Valley à la française.
Ainsi va le Hurepoix.
Entre mémoire et mutation, entre sillons et béton, entre fraises d’hier et technologies de demain. Les champs reculent, les trains ont disparu, les foires changent de sens. Mais rien ne s’efface complètemenLe Hurepoix n’est peut-être plus le jardin de Paris.
Mais il en demeure l’un des souvenirs les plus fertiles — et sans doute l’un des secrets les mieux enfouis.