CHRONIQUE 27
SUR LA ROUTE...


Le décret du 10 juillet 1964, qui réorganise la région parisienne, crée le département de l'Essonne à partir de l'ancienne Seine-et-Oise. Ce nouveau territoire naît au moment où la France entre pleinement dans l'ère de l'automobile. Héritière d'un réseau de routes royales et nationales, l'Essonne devient progressivement l'un des principaux carrefours routiers d'Île-de-France.
En quelques décennies, autoroutes, voies rapides et grands axes départementaux accompagnent l'urbanisation, la création de la ville nouvelle d'Évry, le développement du plateau de Saclay et l'essor économique du département. Rarement un territoire aura connu une telle transformation de son réseau de communication en si peu de temps.
La première grande révolution est la construction de l'autoroute du Sud (A6). Lancé au début des années 1950, le chantier entraîne d'importantes expropriations à Chilly-Mazarin, Morangis, Savigny-sur-Orge et Wissous. Plus au sud, les grandes plaines agricoles de Grigny, Ris-Orangis, Évry, Courcouronnes et Lisses sont profondément remodelées par les terrassements, les remblais, les viaducs et les échangeurs.
Après près de sept années de travaux, le premier tronçon est inauguré le 12 avril 1960, mais il s'arrête au Plessis-Chenet, aux portes de Corbeil-Essonnes.
Les difficultés techniques retardent son prolongement et obligent, pendant plusieurs années, les automobilistes à retrouver la RN7. Une fois achevée, l'A6 devient la véritable colonne vertébrale du nord-est essonnien.Elle accompagne la création de la ville nouvelle d'Évry, l'essor de Corbeil-Essonnes, de Courcouronnes et de Lisses, favorise l'implantation de grandes entreprises comme la Snecma ou IBM et accélère le développement des zones industrielles et logistiques.
Quelques temps après, l'A10 ouvre à son tour l'ouest du département vers Orléans et Bordeaux. Son tracé suscite de nombreuses oppositions liées aux expropriations et à la disparition de terres agricoles du Hurepoix. À Briis-sous-Forges, les élus réclament la création d'un échangeur afin de désenclaver le Pays de Limours, mais l'État refuse, estimant le trafic insuffisant.
Malgré ces controverses, l'autoroute accompagne le développement de Massy, des Ulis et surtout du plateau de Saclay, devenu l'un des principaux pôles scientifiques et technologiques d'Europe. Bien avant les autoroutes, les routes nationales avaient structuré le territoire. La RN7, la célèbre « route des vacances », constitue pendant des décennies le grand axe de la vallée de la Seine.
Depuis Paris, elle dessert l'aéroport d'Orly, Athis-Mons, Juvisy-sur-Orge, Viry-Châtillon, Ris-Orangis, Évry et Corbeil-Essonnes avant de poursuivre vers Fontainebleau, Lyon et la Méditerranée. Bordée de stations-service, de garages, d'hôtels, de restaurants et de nombreux commerces, elle accompagne le développement de toute la vallée.Avec la démocratisation de l'automobile, elle devient rapidement l'une des routes les plus fréquentées et les plus embouteillées de France.
Aux heures de pointe comme lors des grands départs estivaux, les ralentissements sont quotidiens. Malgré l'ouverture progressive de l'A6, elle demeure longtemps un axe essentiel pour les déplacements locaux et régionaux. La RN20, reliant Paris à Orléans par Longjumeau, Montlhéry, Arpajon, Étréchy, Étampes et Angerville, constitue l'autre grand axe historique du département. Elle accompagne le développement des villes qu'elle traverse et reste aujourd'hui encore l'une des voies les plus chargées de l'Essonne, particulièrement dans sa partie nord.
D'autres itinéraires jouent un rôle essentiel dans le maillage du territoire. L'ancienne route de Corbeil, devenue RN446, relie Versailles à Corbeil-Essonnes via Bièvres, Longjumeau et Ste Geneviève des Bois tandis que la RN191, reliant Ablis à Corbeil-Essonnes par Étampes, La Ferté-Alais et Mennecy, constitue durant des décennies la grande liaison transversale entre la Beauce céréalière et la vallée de la Seine, permettant d'acheminer les productions agricoles vers les Grands Moulins de Corbeil et les marchés franciliens.
À partir des années 1980, le réseau routier change de philosophie. La Francilienne (RN104) n'a plus pour vocation de relier les villes historiques, mais les grands pôles économiques franciliens. Elle relie les autoroutes entre elles et dessert Bondoufle, Brétigny-sur-Orge, Évry-Courcouronnes, Corbeil-Essonnes et Sénart, accompagnant le développement des zones industrielles, logistiques et commerciales.
La RN118 symbolise cette nouvelle génération d'infrastructures. Reliant l'A86 aux Ulis, elle dessert le plateau de Saclay, les universités, les grandes écoles, les centres de recherche et les entreprises de haute technologie. Axe stratégique du premier pôle scientifique français, elle figure aujourd'hui parmi les voies rapides les plus congestionnées de France.
Les routes départementales prennent également une importance nouvelle. La RD19 relie Arpajon, Brétigny-sur-Orge, la Croix-Blanche, Évry-Courcouronnes, Corbeil-Essonnes et Sénart. Elle illustre parfaitement l'évolution du réseau routier : autrefois conçu pour relier les villes et les centres administratifs, il relie désormais les principaux bassins d'emploi, zones commerciales, plateformes logistiques et pôles économiques. Les routes ne relient plus seulement les sous-préfectures ; elles structurent désormais les flux d'une métropole.
Cette évolution est confirmée en 2006, lorsque l'État transfère au département la gestion d'une grande partie des routes nationales. Si leur statut administratif change, leurs appellations demeurent profondément ancrées dans la mémoire collective. Les RN7, RN20, RN191 ou RN446 restent des repères familiers pour plusieurs générations d'Essonniens.
Aujourd'hui, une nouvelle étape s'ouvre. Les tramways, le tram-train T12, les bus à haut niveau de service et le renforcement des transports collectifs cherchent progressivement à réduire la dépendance à l'automobile.Pourtant, la culture du « tout automobile » demeure très vivace. Les déplacements entre quartiers résidentiels, bassins d'emploi, centres commerciaux et zones d'activités reposent encore largement sur la voiture.
La circulation a profondément évolué. Autrefois concentrés aux heures de pointe, les embouteillages s'étendent désormais sur une grande partie de la journée. Déplacements professionnels, livraisons, achats, loisirs et activités familiales entretiennent un trafic presque continu. Les accès à l'A6, à l'A10, à la Francilienne, la RN20 au nord, la RN118 ainsi que les principaux ponts franchissant la Seine, l'Orge ou la Juine figurent parmi les secteurs les plus sensibles.
Le défi des prochaines décennies ne sera donc plus seulement de construire de nouvelles infrastructures, mais de mieux répartir les déplacements entre automobile, train, tramway, bus et mobilités douces afin de préserver la fluidité d'un réseau devenu victime de son propre succès. Les routes sont les artères d'un territoire. Elles ont vu passer les diligences, les vacanciers de la RN7, les convois de céréales de la RN191, les bâtisseurs de la ville nouvelle d'Évry et les chercheurs du plateau de Saclay. Elles ont rapproché les villages, ouvert les campagnes sur la métropole et accompagné toutes les métamorphoses de l'Essonne.
Hier, elles reliaient les villes, les marchés et les campagnes. Aujourd'hui, elles unissent les aéroports, les campus, les entreprises, les centres commerciaux et les grands bassins d'emploi.
Chaque jour, des centaines de milliers de destins s'y croisent.Malgré les bouchons et le flot ininterrompu des automobiles, elles demeurent le fils conducteur de la vie essonnienne, reliant le passé au présent et préparant, kilomètre après kilomètre, les mobilités de demain.