CHRONIQUE 25
Les marais , les poumons secrets du département




Lorsque l'on évoque l'Essonne, viennent spontanément à l'esprit les grandes plaines céréalières de la Beauce, les forêts du Gâtinais, les chaos de grès de la forêt de Fontainebleau, les coteaux de la Juine ou les villes qui se sont développées le long de la nationale 20. Pourtant, un autre paysage traverse silencieusement le département. Plus discret, souvent caché derrière les peupleraies ou les rideaux de roseaux, il constitue l'un des plus précieux patrimoines naturels d'Île-de-France : celui des marais et des zones humides.
L'Essonne possède en effet un véritable chapelet de marais répartis dans les vallées de l'Essonne, de la Juine, de l'Orge, de l'Yvette, de la Seine et de l'Yerres.Tantôt vastes étendues d'eau libre, tantôt prairies humides, roselières, tourbières ou boisements alluviaux, ces paysages forment un immense corridor écologique reliant le sud rural aux portes de l'agglomération parisienne.
Le cœur de cet ensemble se situe naturellement dans la vallée de l'Essonne. Depuis Buno-Bonnevaux, Maisse, Boutigny-sur-Essonne et Vayres-sur-Essonne jusqu'à La Ferté-Alais, puis vers Itteville, Fontenay-le-Vicomte, Vert-le-Petit, Écharcon, Mennecy et Lisses, la rivière façonne depuis des milliers d'années une succession d'étangs, de prairies inondables et de bois humides.
La Juine vient compléter cet exceptionnel réseau naturel avant que les eaux ne rejoignent l’Essonne puis la Seine.Un marais n'est ni une rivière, ni un étang. C'est un milieu vivant où l'eau circule lentement entre les sources, les nappes souterraines et les cours d'eau. Ces terres longtemps jugées inutiles ou insalubres jouent pourtant un rôle essentiel. Elles absorbent les crues, soutiennent les rivières pendant les sécheresses, filtrent naturellement l'eau, piègent une partie des polluants et stockent dans leurs tourbières d'importantes quantités de carbone.
Mais les marais essonniens ne sont pas seulement une œuvre de la nature. Ils portent également l'empreinte des générations qui les ont façonnés.Pendant des siècles, les habitants ont entretenu les fossés, fauché les prairies, récolté les roseaux, pratiqué la pêche, élevé leurs troupeaux et tenté de maîtriser les inondations.La tourbe fut également exploitée dans plusieurs secteurs. Les fosses creusées par les tourbiers se remplirent progressivement d'eau, donnant naissance à de nombreux étangs qui composent aujourd'hui le paysage.
Plus au sud, autour de Vayres-sur-Essonne, les marais furent également le berceau de la cressiculture essonnienne.Alimentées par une eau de source fraîche et régulière, les premières cressonnières furent aménagées au XIXᵉ siècle. La cressonnière Sainte-Anne, fondée vers 1854, demeure l'un des témoins de cette activité qui fit longtemps la renommée agricole de la vallée.
Au fil des saisons, ces zones humides accueillent une biodiversité exceptionnelle. Le héron cendré, immobile au bord des étangs, est devenu l'image familière des marais.Plus discrètement vivent le martin-pêcheur, la rousserolle effarvatte, le râle d'eau, le grèbe castagneux, le busard des roseaux et surtout le blongios nain, minuscule héron dont les basses vallées de l'Essonne abritent l'une des plus importantes populations franciliennes.
Libellules, amphibiens, papillons, orchidées sauvages et plantes aquatiques trouvent également refuge dans ces milieux remarquablement préservés.
Cette richesse est aujourd'hui reconnue au niveau européen. Deux grands sites Natura 2000 protègent les principales zones humides du département : la Haute Vallée de l'Essonne, entre Buno-Bonnevaux, Boigneville et Prunay-sur-Essonne, et les Marais des basses vallées de l'Essonne et de la Juine, vaste ensemble de plus de cinq cents hectares couvrant notamment Itteville, Fontenay-le-Vicomte, Vert-le-Petit, Écharcon, Mennecy et Lisses.
Ces espaces accueillent certaines des espèces d'oiseaux les plus rares d'Île-de-France et constituent un maillon essentiel des grandes migrations européennes.Depuis plus de trente ans, le Département de l'Essonne mène une politique ambitieuse de protection des Espaces naturels sensibles.Les marais de Misery, de Fontenay-le-Vicomte, de la Grande-Île, les étangs de Vert-le-Petit ou encore de nombreuses prairies humides ont été progressivement acquis afin d'être restaurés et gérés durablement.
Ici, protéger la nature ne signifie pas l'abandonner. Les roselières sont entretenues, certaines prairies sont pâturées, les mares restaurées et les écoulements d'eau surveillés afin de préserver l'équilibre de ces milieux fragiles.
Au cœur de cet ensemble se trouve le Domaine départemental de Montauger, à Lisses. Autour de son château du XVIIIᵉ siècle, la Maison départementale de l'Environnement accueille chaque année des milliers de visiteurs.Expositions, sorties naturalistes, conférences et animations permettent de mieux comprendre le fonctionnement des zones humides. Montauger est devenu la porte d'entrée des marais essonniens et le symbole d'une politique qui réconcilie protection de la biodiversité, pédagogie et ouverture au public.
Ces paysages demeurent pourtant fragiles. Urbanisation, drainage, pollution, espèces invasives, artificialisation des sols et changement climatique menacent leur équilibre. Dans un département fortement urbanisé, préserver ces espaces revient à préserver une part essentielle de notre identité paysagère.Les marais de l'Essonne ne sont pas seulement des refuges pour les oiseaux ou des réserves de biodiversité. Ils racontent une histoire ancienne où se croisent les tourbiers, les pêcheurs, les meuniers, les cressiculteurs, les naturalistes et tous ceux qui ont appris, au fil des siècles, à vivre avec l'eau plutôt qu'à la combattre.
Il suffit d'un matin de brume sur les étangs de Vert-le-Petit, d'un coucher de soleil à Fontenay-le-Vicomte, d'un sentier bordé de roseaux à Vayres-sur-Essonne ou d'une promenade à Montauger pour comprendre toute la magie de ces lieux.L'eau y avance sans bruit, les peupliers se reflètent comme des aquarelles, une libellule dessine un éclair bleu au-dessus d'une mare, tandis qu'un héron s'élève lentement dans le silence.
Le tumulte des routes s'efface, le temps semble suspendu. Alors seulement apparaît le véritable visage de l'Essonne : une terre où l'eau, la lumière et la mémoire des hommes continuent d'écrire, saison après saison, l'un des plus beaux paysages d'Île-de-France.