CHRONIQUE 24
LE ROMAN FERROVIAIRE DE L'ESSONNE.


L'histoire de l'Essonne est intimement liée à celle du chemin de fer. Bien avant la naissance officielle du département en 1968, les voies ferrées ont profondément transformé ce territoire rural, reliant les villages à Paris, stimulant l'économie, favorisant l'industrialisation, accompagnant l'urbanisation et ouvrant durablement le département sur le reste du pays.
Peu de territoires français ont connu une telle succession d'innovations, depuis les premières locomotives à vapeur jusqu'aux tram-trains et aux transports en site propre du XXIᵉ siècle.
L'aventure commence le 17 septembre 1840 avec l'ouverture de la ligne Paris-Corbeil, première ligne ferroviaire traversant l'actuelle Essonne. Trois ans plus tard, le 2 mai 1843, elle est prolongée jusqu'à Orléans, faisant de Juvisy, Corbeil et Étampes des étapes majeures sur l'un des plus importants axes ferroviaires français.
Juvisy devient rapidement l'un des plus grands carrefours ferroviaires d'Europe, au point d'être surnommée « la plus grande gare du monde ». Étampes entre également dans l'histoire grâce à son Grand Courrier, généralement considéré comme le premier véritable buffet de gare de France, accueillant les voyageurs à une époque où les voitures-restaurants n'existent pas encore.
En 1849, la ligne de Corbeil à Melun par la vallée de la Seine renforce encore le rôle industriel de Corbeil tout en desservant Villabé, Essonnes-Robinson, Moulin-Galant et Le Coudray-Montceaux, futurement associé au site IBM.La seconde moitié du XIXᵉ siècle voit le réseau s'étendre rapidement.
En 1865, la ligne Brétigny-Dourdan ouvre la vallée de l'Orge vers le sud-ouest essonnien. Arpajon, Breuillet, Saint-Chéron ou Dourdan se rapprochent de Paris et connaissent un important développement économique.La ligne Juvisy-Versailles, via Savigny-sur-Orge, Épinay, Massy, Igny, Bièvres et Jouy-en-Josas, inaugure une logique d'aménagement toujours actuelle : relier entre elles les grandes lignes radiales sans passer par Paris.
Autour des gares apparaissent progressivement de nouveaux quartiers. Cafés, commerces, entreprises et lotissements s'installent à proximité des quais. Les gares deviennent les nouveaux centres de gravité des communes tandis que les horaires ferroviaires imposent progressivement une nouvelle organisation du temps quotidien.
À la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle, un dense réseau secondaire complète les grandes lignes.
L'Arpajonnais, véritable tramway interurbain inauguré en 1893, relie Paris à Arpajon. Chaque nuit, il transporte vers les Halles les légumes, fraises, haricots, salades et primeurs du Hurepoix. Le jour, il emmène voyageurs, commerçants et ouvriers, devenant l'un des symboles du patrimoine ferroviaire essonnien.
Parallèlement, les Chemins de fer de Grande Banlieue (CGB) irriguent les campagnes entre Étampes, Corbeil, Arpajon, Maisse, Milly-la-Forêt, La Ferté-Alais ou Bouville. Ces trains transportent céréales, lait, betteraves, bois, matériaux de construction et voyageurs, désenclavant durablement les territoires ruraux.
Le train devient alors un formidable moteur économique :
Corbeil et Essonnes développent leurs papeteries Darblay, leurs Grands Moulins et leurs industries.
Brétigny et Étampes exportent les céréales de Beauce.
Étréchy expédie les pavés de grès destinés aux rues parisiennes.
Dourdan renforce ses échanges commerciaux.
La vallée de l'Orge accompagne son urbanisation.
Le sud de l'Essonne bénéficie également de plusieurs lignes aujourd'hui disparues.
La ligne Étampes-Pithiviers dessert pendant plusieurs décennies les campagnes beauceronnes, transportant voyageurs, céréales, betteraves, farine, engrais et marchandises agricoles. Son histoire reste aussi marquée par les convois de déportation durant la Seconde Guerre mondiale. Le trafic voyageurs cesse en 1969, suivi progressivement du fret.
La ligne Étampes-Auneau, ouverte en 1893 dans le cadre du plan Freycinet, relie plusieurs communes rurales comme Chalo-Saint-Mars, Saint-Escobille ou Sainville avant d'être fermée au trafic voyageurs en 1939 puis définitivement au fret en 1971. Une partie de son ancienne emprise est aujourd'hui reconvertie en voie verte.
D'autres lignes secondaires, comme Limours-Chartres, participent également au désenclavement des campagnes avant de disparaître avec l'essor de l'automobile et du transport routier.
À partir des années 1930, puis surtout après la Seconde Guerre mondiale, les réseaux secondaires ferment progressivement.
Les rails disparaissent souvent au profit de routes, de pistes cyclables ou de nouveaux quartiers. Pourtant, les anciennes gares, les maisons de garde-barrière, les ponts ferroviaires ou les remblais rappellent encore aujourd'hui cette époque où le train irriguait chaque vallée.
Les années 1960 ouvrent une nouvelle page.Entre Gometz-la-Ville et Limours, l'ingénieur Jean Bertin expérimente l'Aérotrain, véhicule révolutionnaire porté par un coussin d'air. Les records de vitesse impressionnent le monde entier et symbolisent l'audace technologique française.
Même si le projet est abandonné au profit du TGV, la voie d'essai demeure l'un des monuments industriels les plus originaux de l'Essonne. La création du département en 1968 et celle de la ville nouvelle d'Évry nécessitent un nouveau maillage ferroviaire.
La ligne nouvelle entre Grigny et Corbeil-Essonnes, dite ligne du Plateau, dessert progressivement Grigny-Centre, Orangis-Bois de l'Épine, Évry-Courcouronnes-Centre puis Le Bras de Fer. Elle devient l'ossature de la nouvelle préfecture en reliant administrations, université, zones d'activités, hôpital et logements.
Elle accompagne la naissance d'une nouvelle capitale départementale.
L'arrivée des RER C et D transforme profondément les déplacements quotidiens. Le RER C dessert la vallée de l'Orge jusqu'à Étampes et Dourdan.Le RER D irrigue la vallée de la Seine, Grigny, Ris-Orangis, Évry-Courcouronnes et Corbeil-Essonnes pour finalement être prolongé jusqu'à Malesherbes (Loiret).
Ces deux lignes constituent aujourd'hui la colonne vertébrale des transports essonniens, malgré une fréquentation très élevée et les difficultés d'exploitation d'un réseau fortement sollicité.
Avec l'ouverture de Massy-TGV en 1991, l'Essonne acquiert une dimension nationale. Massy devient l'un des principaux pôles ferroviaires d'Île-de-France grâce au TGV, aux RER B et C, aux lignes régionales et à son rôle stratégique au service du plateau scientifique et universitaire de Saclay.
Pendant longtemps, le réseau francilien est resté essentiellement organisé autour de Paris. Un changement de cap a été opéré avec le tram-train T12, inauguré en 2023 entre Massy-Palaiseau et Évry-Courcouronnes. En reliant les grands pôles économiques, scientifiques, universitaires et administratifs du département, il redonne toute son actualité à cette vision d'un réseau transversal.
Le développement des transports essonniens ne repose plus uniquement sur le rail. Le T Zen 1 relie Corbeil-Essonnes à Sénart depuis 2011.Le T Zen 4, inauguré en 2026, relie Viry-Châtillon à Corbeil-Essonnes en traversant Grigny, Ris-Orangis et Évry-Courcouronnes grâce à des autobus électriques bi-articulés circulant largement en site propre.
Complémentaires du RER D et du T12, ces lignes reprennent l'esprit des anciens tramways : fréquence élevée, desserte fine des quartiers et structuration de l'urbanisation.
Depuis près de deux siècles, les gares ne sont pas de simples lieux de passage.Elles ont accompagné les départs des soldats, les vacances familiales, les migrations ouvrières, les déplacements scolaires, le développement industriel et l'essor des villes nouvelles.Locomotives à vapeur, autorails, trains de marchandises, RER, TGV, tram-trains et bus à haut niveau de service racontent chacun une étape de cette formidable aventure collective.
Les anciennes gares, les ponts, les tunnels, les remblais, les maisons de garde-barrière, les voies vertes et les vestiges de l'Aérotrain constituent aujourd'hui un patrimoine précieux qu'il convient de préserver et de transmettre.
Depuis l'arrivée du premier train à Corbeil en 1840, le chemin de fer n'a cessé d'accompagner les grandes mutations de l'Essonne. Il a relié les campagnes aux villes, favorisé l'essor industriel, soutenu l'agriculture, accompagné la naissance des villes nouvelles et ouvert le département aux grands réseaux nationaux et européens.
Aujourd'hui, le RER, le TGV, le tram-train T12, les T Zen et les futurs projets de mobilité prolongent cette histoire commencée il y a près de deux siècles. Si certaines lignes ont disparu, leur héritage demeure vivant dans les paysages, les gares, les mémoires et les nouveaux aménagements.
Le roman ferroviaire de l'Essonne n'est donc pas celui d'un passé révolu, mais celui d'une évolution permanente. À chaque génération, le territoire a su transformer les défis techniques en opportunités de développement.
En poursuivant la modernisation des transports tout en préservant son exceptionnel patrimoine ferroviaire, l'Essonne démontre que la mémoire et l'innovation peuvent avancer sur les mêmes rails, conduisant le département vers un avenir toujours plus connecté, attractif et durable.

