CHRONIQUE 23
C'est l'histoire d'une commune qui a changé 4 fois de nom...


Peu de villes françaises ont connu une métamorphose aussi spectaculaire qu'Évry. En moins d'un siècle, un modeste village des bords de Seine s'est transformé en préfecture de l'Essonne, en ville nouvelle, en pôle universitaire et scientifique reconnu, mais aussi en l'un des principaux foyers des cultures urbaines françaises.
Son histoire est celle d'une succession de ruptures qui ont sans cesse renouvelé son identité tout en laissant subsister les traces d'un passé plus ancien.
Cette évolution se lit jusque dans son nom. D'abord appelée Évry-sur-Seine, la commune devient Évry-Petit-Bourg en 1881 afin d'éviter toute confusion avec Ivry-sur-Seine. En 1965, à la veille de son destin de chef-lieu départemental, l'appellation « Petit-Bourg », jugée trop rurale, disparaît au profit du simple nom d'Évry.
Enfin, la fusion avec Courcouronnes, le 1er janvier 2019, donne naissance à Évry-Courcouronnes, nouvelle étape d'une ville qui n'a jamais cessé de se réinventer. De quelque cinq cents habitants en 1831, elle est devenue une commune de plus de 66 000 habitants.
À l'origine, Évry est un village agricole organisé autour de son église, de ses fermes et de plusieurs domaines aristocratiques, dont le prestigieux château de Petit-Bourg. Les bords de Seine attirent promeneurs, pêcheurs et estivants, tandis que le camping municipal contribue à la réputation de cette commune paisible située à 26 kilomètres de la Capitale.
Au XIXᵉ siècle, Alexandre Aguado, banquier d'origine espagnole devenu marquis des Marismas del Guadalquivir, marque profondément la commune. Maire, mécène et bienfaiteur, il fait du château de Petit-Bourg un haut lieu de la vie artistique et mondaine.
Son ami, le général José de San Martín, héros des indépendances sud-américaines, séjourne au domaine voisin de Grand-Bourg, offrant à Évry une étonnante parenthèse hispanique.
Cette époque s'achève brutalement lorsque la ligne de chemin de fer Paris-Corbeil traverse le domaine d'Aguado et le coupe de la Seine. Malgré ses protestations, le tracé est maintenu. Déçu, Aguado quitte définitivement la commune, sans imaginer qu'un autre Espagnol naturalisé français présiderait, bien plus tard, à son destin municipal.
L'industrialisation prend ensuite le relais avec Paul Decauville. Issu d'une famille d'agriculteurs installée à la ferme de Bois-Briard, il met au point en 1875 son célèbre chemin de fer portatif destiné au transport des betteraves.
Son invention connaît un succès mondial et les ateliers installés sur les bords de Seine profitent du rail et du fleuve pour exporter leurs productions. L'entreprise rejoindra toutefois Corbeil dès 1881.
La Seconde Guerre mondiale laisse également une empreinte profonde. Le 16 novembre 1943, Missak Manouchian et Joseph Epstein sont arrêtés à la gare d'Évry-Petit-Bourg.
Le monument aux morts rappelle aussi le sacrifice d'Agnès de La Barre de Nanteuil, issue du château de Mousseau, devenue Résistante en Bretagne et morte à vingt et un ans des suites de sa déportation.
À la Libération, le château de Petit-Bourg est incendié par les troupes allemandes avant d'être démoli. À sa place s'élève, dans les années 1950, une immense barre d'immeubles bientôt surnommée le « Building », symbole saisissant du passage d'un monde à un autre.
À la même époque, le pépiniériste Georges Delbard fait rayonner Évry grâce à sa célèbre roseraie de Petit-Bourg, où naissent de nombreuses variétés qui contribuent à la réputation de l'horticulture française.
L'après-guerre ouvre une nouvelle page avec l'élection de Michel Boscher en 1947. À seulement vingt-cinq ans, ce jeune résistant devient maire avant d'être député gaulliste.
Il pressent que la proximité de Paris entraînera une urbanisation rapide et voit apparaître les premiers immeubles construits dans le parc de Petit-Bourg, alors même que les champs dominent encore largement le paysage.
Le véritable tournant intervient avec la création du département de l'Essonne en 1964. Tout semblait désigner Corbeil-Essonnes comme future préfecture : son histoire, son industrie, son commerce, ses administrations et son poids démographique.
Pourtant, l'État choisit Évry. Les vastes terrains disponibles offrent la possibilité de bâtir une capitale administrative entièrement nouvelle. Le choix est aussi politique : Corbeil-Essonnes est dirigée par le communiste Roger Combrisson, tandis qu'Évry est administrée par un proche du régime Gaulliste...
D'abord réservé lorsque le ministre Roger Frey lui annonce cette décision, Boscher finit par soutenir pleinement le projet, convaincu qu'il transformera durablement sa commune. Cette mutation suppose toutefois de vastes acquisitions foncières, provoquant un affrontement avec Hubert Pastré, héritier d'une grande famille propriétaire et ancien maire de la commune, avec lequel les relations sont particulièrement tendues.
En 1967, la Mission d'étude de la ville nouvelle, dirigée par André Lalande, est officiellement installée. Urbanistes, ingénieurs, architectes et géographes reçoivent la mission d'inventer une ville entièrement nouvelle.
Lors de son inauguration, le ministre Edgard Pisani évoque cette entreprise comme une « aventure intellectuelle » et une « gageure urbanistique », des expressions qui deviendront le symbole de l'audace du projet.
Les premiers quartiers apparaissent rapidement. Le Parc aux Lièvres ouvre la voie entre 1968 et 1971, bientôt suivi des Pyramides, du Champtier-du-Coq, du Bras-de-Fer, des Aulnettes et de nombreux autres secteurs qui accueillent des milliers de nouveaux habitants venus de toute la France et de l'étranger.
En quelques années, le village rural disparaît derrière une ville en pleine expansion.
Le cœur de la cité se construit autour de la préfecture inaugurée en 1971 par Georges Pompidou, de l'Agora, des administrations, des équipements culturels et sportifs et d'un vaste centre piétonnier. En 1975, l'ouverture d'Évry 2, alors l'un des plus grands centres commerciaux d'Europe, confirme le rôle régional de la nouvelle capitale essonnienne.
Les infrastructures accompagnent cette croissance. Le réseau ferroviaire est modernisé, la liaison entre Grigny, Évry et Corbeil-Essonnes est renforcée, tandis que les gares de la ville nouvelle deviennent des pôles majeurs de déplacements quotidiens. L'autoroute A6, la RN7 et la Francilienne placent Évry au cœur des grands axes franciliens.
Cette réussite urbanistique ne profite pourtant pas à Michel Boscher. Battu aux élections municipales de 1977 par Claude Jeanlin, il quitte le pouvoir au moment où son œuvre commence véritablement à prendre forme. Jacques Guyard, Manuel Valls, Francis Chouat puis Stéphane Beaudet poursuivent ensuite, chacun à leur manière, la construction de cette ville en perpétuelle évolution.
Aujourd'hui, Évry-Courcouronnes concentre les principales institutions départementales, le tribunal judiciaire, l'Université d'Évry-Paris-Saclay, le Génopole, de nombreux laboratoires de recherche, des entreprises innovantes ainsi que la cathédrale de la Résurrection conçue par Mario Botta.
Elle est également devenue une ville de culture où ont vécu des artistes comme Jean-Claude Drouot, Niels Arestrup ou Guillaume Perrot. Les Yamakasi y ont inventé l'art du déplacement, tandis que des rappeurs comme Niska ou Koba LaD ont largement contribué à faire connaître son nom bien au-delà de l'Île-de-France.
Longtemps considérée comme une ville sans passé, Évry redécouvre aujourd'hui son patrimoine grâce au travail d'historiens, de chercheurs et de passionnés comme l’historien de l’art et dessinateur Franck Senaud, qui rappelle avec humour qu'il est un « Évryopathe », défenseur infatigable de la mémoire de la Ville nouvelle et de son avenir…
Depuis 2019, avec sa fusion avec Courcouronnes, puis son intégration au sein de la communauté d'agglomération Grand Paris Sud, Évry partage désormais son destin avec son ancienne rivale Corbeil-Essonnes. Ironie de l'histoire, les deux villes qui se disputaient autrefois le statut de capitale de l'Essonne construisent aujourd'hui leur avenir ensemble, en partenariat avec l’ancienne Ville nouvelle de Sénart. Dans le même temps, le développement du plateau de Saclay et de Massy a déplacé vers le nord du département le principal moteur économique essonnien, faisant d'Évry moins le centre économique que le cœur administratif, universitaire et institutionnel du territoire.
Évry demeure ainsi une ville profondément paradoxale. Elle est à la fois ancienne et récente, rurale dans ses origines mais résolument urbaine dans son développement, administrative et populaire, scientifique et culturelle.
Son architecture moderne suscite autant l'admiration que les critiques ; son dynamisme économique contraste avec des difficultés persistantes liées à l'insécurité, aux fractures sociales et au renouvellement de certains quartiers.
Pourtant, rares sont les villes françaises qui auront autant osé se réinventer en si peu de temps. De village agricole à capitale départementale, de terre de châteaux à laboratoire urbain, Évry a toujours su transformer les contraintes en opportunités.
Son avenir dépendra de sa capacité à concilier innovation, qualité de vie, sécurité, cohésion sociale et mise en valeur de son histoire. C'est sans doute dans cet équilibre entre mémoire et modernité que réside désormais sa plus grande force.