CHRONIQUE 19

L'agriculture en Essonne Une terre qui nourrit, résiste et se réinvente

On réduit souvent l'Essonne à ses villes nouvelles, au plateau de Saclay, à ses autoroutes ou à ses zones d'activités. Pourtant, il suffit de quitter les grands axes pour découvrir un tout autre paysage. En quelques kilomètres, les immeubles laissent place aux champs de blé, les laboratoires aux fermes, les centres commerciaux aux vallées verdoyantes.

Cette coexistence entre ville et campagne constitue l'une des grandes singularités du département. L'Essonne est née de la rencontre entre deux mondes : celui d'une agriculture plusieurs fois centenaire et celui d'une urbanisation fulgurante. C'est cette histoire qu'elle continue d'écrire aujourd'hui.

Bien avant la création du département en 1968, ses terres nourrissaient déjà Paris. Grâce à la fertilité exceptionnelle de la Beauce, du Hurepoix, du Gâtinais français et des vallées de la Juine, de l'Essonne et de l'Orge, les récoltes approvisionnaient les marchés de la capitale. Les céréales étaient transformées dans les nombreux moulins, tandis que les maraîchers alimentaient quotidiennement les Halles en légumes frais.

L'arrivée du chemin de fer au XIXᵉ siècle renforça encore cette vocation nourricière en facilitant l'acheminement rapide des productions vers Paris. Aujourd'hui encore, l'Essonne demeure, avec la Seine-et-Marne, les Yvelines et le Val-d'Oise, l'un des principaux départements agricoles d'Île-de-France.

Cette réalité est souvent méconnue. Près de la moitié de la superficie départementale reste consacrée à l'agriculture, soit environ 85 000 hectares de terres cultivées. Ce patrimoine exceptionnel fait de l'Essonne l'un des derniers grands espaces agricoles de la région parisienne.

Quatre grands ensembles paysagers structurent ce territoire :

  • La Beauce, vaste plaine céréalière autour d'Étampes, Angerville, Pussay ou Saclas ;

  • Le Hurepoix, alternant cultures, villages et massifs forestiers autour de Limours et de l'Arpajonnais ;

  • Le Gâtinais français, où se mêlent grandes cultures, vergers et bois ;

  • Les vallées de la Juine, de l'Essonne et de l'Orge, terres historiques du maraîchage et des cressonnières.

Le nombre d'exploitations a fortement diminué au fil des décennies. On en dénombre aujourd'hui environ 670, contre plusieurs milliers autrefois. En revanche, leur superficie moyenne s'est accrue et les exploitations se sont modernisées.

Les grandes cultures dominent largement : blé tendre, orge, colza, betterave sucrière, maïs, pommes de terre et protéagineux constituent l'essentiel de la production. À ces cultures s'ajoutent le maraîchage, l'horticulture, les vergers, les plantes aromatiques, l'agriculture biologique et le célèbre cresson de Méréville, véritable emblème du sud essonnien.

L'élevage est devenu beaucoup plus discret. Quelques exploitations bovines, ovines, caprines ou avicoles subsistent encore, tandis que les activités équestres demeurent bien représentées grâce aux nombreux centres hippiques.

Pendant des siècles, les vallées essonniennes ont fourni salades, asperges, haricots, poireaux, carottes, fraises et autres légumes aux marchés parisiens. Ce maraîchage de proximité constitue aujourd'hui un patrimoine agricole précieux mais fragile.

Les exploitations spécialisées doivent faire face à de nombreux défis : pression foncière, prix élevé des terres, difficultés de transmission, manque de main-d'œuvre, concurrence internationale et rentabilité parfois insuffisante. Pourtant, elles répondent pleinement aux attentes actuelles grâce aux circuits courts, aux marchés de producteurs, aux cueillettes à la ferme et à une demande croissante de produits locaux.

L'agriculture essonnienne n'a plus grand-chose à voir avec celle d'autrefois. Les exploitants utilisent désormais l'agriculture de précision : guidage par satellite, drones, cartographie numérique des parcelles, modulation des apports et outils d'aide à la décision. Ils expérimentent également de nouvelles cultures adaptées au changement climatique. Dans le sud du département, des champs de lavande apparaissent progressivement, symbole d'une agriculture capable de s'adapter aux évolutions environnementales.

Cette modernisation contraste avec l'évolution démographique de la profession. Les agriculteurs représentent aujourd'hui moins de 1 % de la population active, contre près de 6 % lors de la création du département en 1968. Leur importance ne se mesure pourtant pas seulement au nombre d'emplois. Ils assurent l'entretien des paysages, préservent les espaces ouverts, participent à la biodiversité et contribuent directement à la souveraineté alimentaire.

L'histoire récente de l'Essonne illustre parfaitement les tensions entre développement urbain et préservation des terres agricoles. Les villes nouvelles, les zones d'activités et les infrastructures n'ont pas été construites sur des terrains vierges, mais sur certaines des terres les plus fertiles de France.

Cette évolution est particulièrement visible dans le nord du département. À Athis-Mons, Savigny-sur-Orge, Viry-Châtillon, Grigny ou sur le plateau d'Évry, les exploitations agricoles ont presque entièrement disparu. La pression urbaine s'étend désormais vers Brétigny-sur-Orge et le plateau de Saclay, malgré les politiques de protection mises en place.

Quelques maraîchers et céréaliers poursuivent néanmoins leur activité. Le Triangle Vert du Hurepoix démontre qu'il est encore possible de préserver des espaces agricoles au cœur de la métropole. Cette résistance demeure fragile mais essentielle pour maintenir un équilibre durable entre urbanisation, nature et qualité de vie.

Comme partout en France, les agriculteurs essonniens expriment leurs inquiétudes face à l'augmentation des charges, à l'accumulation des normes, à la concurrence internationale, à la faiblesse des revenus, à la disparition progressive des terres cultivables et aux difficultés de transmission des exploitations. Au-delà de leurs revendications, ils rappellent une évidence : une population toujours plus nombreuse ne pourra être nourrie durablement sans préserver les terres agricoles.

Les fermes, les silos, les cressonnières, les moulins, les marchés d'Étampes et d'Arpajon, les grands paysages de Beauce ou les chemins agricoles constituent un patrimoine vivant. Ils racontent une histoire souvent plus ancienne que celle des villes nouvelles et rappellent que l'Essonne n'est pas seulement un territoire de bureaux, de laboratoires ou d'autoroutes. Elle demeure aussi une terre agricole.

L'agriculture est sans doute le patrimoine le plus discret du département, mais aussi l'un des plus essentiels. Elle a façonné les paysages, nourri Paris, accompagné le développement des villages et préparé, parfois malgré elle, l'essor des villes nouvelles. L'exemple d'Évry demeure emblématique : une grande ville moderne construite sur des terres parmi les plus fertiles de la région.

Préserver ces espaces agricoles ne relève plus seulement de la mémoire ou de la qualité des paysages. C'est un véritable choix de société. Peu de territoires peuvent encore conjuguer une agriculture performante, une recherche scientifique de premier plan et une forte dynamique urbaine.

C'est cet équilibre, rare et fragile, qui fait aujourd'hui l'originalité de l'Essonne. Préserver cette terre nourricière, c'est transmettre aux générations futures bien davantage que des champs : un patrimoine vivant, un savoir-faire, une identité et une promesse d'avenir.