CHRONIQUE 14
LA TOURNEE DES PAGES OU L'ESSONNE DES ECRIVAINS.
L’Essonne n’est pas seulement une terre de châteaux, de vallées, de rivières et de villages. C’est aussi une terre d’écriture. Depuis plus de deux siècles, poètes, romanciers, essayistes et journalistes y ont trouvé l’inspiration, le repos ou le décor de leurs œuvres. Certains y sont nés, d’autres y ont vécu quelques années, d’autres encore y ont laissé une trace indélébile.
Tous participent à cette géographie littéraire qui fait de l’Essonne un véritable paysage de papier.
Au cœur de la vallée de la Bièvre, Georges Duhamel découvre dans les années 1930 une campagne préservée qu’il célèbre dans Le Désert de Bièvres.
Médecin, académicien et grand témoin du XXᵉ siècle, il voit dans cette vallée un refuge contre l’agitation du monde moderne. Vergers, chemins creux, jardins et maisons anciennes composent un décor dont il pressent pourtant la disparition prochaine sous la poussée de l’urbanisation.
Quelques décennies plus tôt, Victor Hugo fréquente régulièrement Bièvres et le château des Roches. Il y compose plusieurs poèmes tandis que se noue sa longue histoire d’amour avec Juliette Drouet. La petite maison qu’il lui loue au hameau des Metz, entre Bièvres et Jouy-en-Josas, demeure l’un des lieux les plus romantiques de l’histoire littéraire essonnienne.
La vallée de la Bièvre conserve encore aujourd’hui le souvenir de ces promenades secrètes et de ces rendez-vous cachés.
À Milly-la-Forêt, Jean Cocteau trouve dans les dernières années de sa vie un havre de paix. Il y décore la chapelle Saint-Blaise-des-Simples de fresques inspirées des plantes médicinales cultivées autrefois dans la région. Entre poésie, dessin et spiritualité, il laisse à Milly une œuvre unique où se rejoignent nature et imaginaire.
Non loin de là, à Montlhéry, le « prince des poètes » Paul Fort termine son existence au pied de la célèbre tour médiévale. Il célèbre dans ses vers les villages, les clochers et les paysages populaires d’une France éternelle que l’Essonne incarnait encore au début du XXᵉ siècle.
Le Sud-Essonne a donné naissance à l’un de ses plus grands écrivains : Jean-Louis Bory. Né et mort à Méréville, prix Goncourt à seulement vingt-six ans, il a profondément marqué la littérature et le journalisme français.
Dans Mon village à l’heure allemande, il restitue avec une rare justesse la vie d’une commune rurale sous l’Occupation. Chez lui, l’Essonne n’est jamais un simple décor : elle devient un personnage à part entière.
Cette veine mémorielle se retrouve chez Michel Crépu, né à Étampes. Dans ses ouvrages consacrés à ses parents et à son enfance, il fait revivre la province française des années 1950 et 1960, dont l’Essonne constituait encore l’un des visages les plus authentiques.
Plus récemment, Abel Quentin a remis Étampes sous les projecteurs littéraires avec Le Voyant d’Étampes, roman récompensé par le prix de Flore. L’ouvrage montre qu’au XXIᵉ siècle encore, les paysages essonniens continuent d’alimenter la création contemporaine.
L’Essonne conserve aussi la mémoire de Charles Péguy. Installé à Lozère, aujourd’hui quartier de Palaiseau, il parcourt les routes du Hurepoix avant ses célèbres pèlerinages vers Chartres.
Les plateaux ouverts et les chemins bordés d’arbres nourrissent son imaginaire spirituel et républicain. À la même époque, George Sand fréquente également cette région encore rurale, à la recherche d’un équilibre entre nature et vie intellectuelle.
À Corbeil, la littérature prend parfois des allures d’avant-garde. En 1898, Alfred Jarry s’installe avec plusieurs amis dans une maison qu’ils baptisent le « Phalanstère ». L’auteur d’Ubu Roi y poursuit ses expériences littéraires et son esprit iconoclaste qui feront de lui l’un des précurseurs de la modernité.
Quelques kilomètres plus loin, à Champrosay, Alphonse Daudet profite du calme des bords de Seine. Il y côtoie les frères Edmond de Goncourt et Jules de Goncourt. Le village devient alors un véritable foyer littéraire, au point d’être surnommé « le village des écrivains ».
Corbeil-Essonnes peut également s’enorgueillir d’avoir accueilli Bernardin de Saint-Pierre, auteur de Paul et Virginie. Bien avant les romantiques, il célèbre dans ses œuvres la beauté de la nature et l’harmonie entre l’homme et son environnement.
Enfin, l’Essonne occupe une place particulière dans la vie de Georges Simenon. À bord de son célèbre bateau L’Ostrogoth, amarré près de Morsang-sur-Seine, il écrit plusieurs romans et situe certaines enquêtes du commissaire Maigret dans les paysages essonniens.
La Guinguette à deux sous, La Folle d’Itteville ou encore La Nuit du Carrefour plongent le lecteur dans les brumes de la Nationale 20, les auberges d’Avrainville et les méandres de la Seine. Peu d’écrivains ont su donner à l’Essonne une atmosphère aussi mystérieuse et cinématographique.
Il ne faut pas oublier non plus Gaston Leroux, qui résida à Épinay-sur-Orge. Le créateur du Fantôme de l’Opéra apporte à cette galerie d’auteurs sa part d’aventure, de mystère et d’imaginaire populaire.
Des bois de Bièvres aux plaines de Beauce, des bords de Seine aux chemins du Hurepoix, l’Essonne apparaît ainsi comme un immense livre à ciel ouvert. Hugo y a aimé, Duhamel y a médité, Cocteau y a rêvé, Péguy y a marché, Simenon y a enquêté, Jarry y a provoqué et Bory y a raconté son village. Chacun a saisi un fragment de cette terre discrète située aux portes de Paris.
Aujourd’hui encore, lorsque le soir tombe sur les peupliers de Morsang, lorsque les clochers d’Étréchy ou de Milly se découpent dans la lumière dorée, lorsque la vieille Nationale 20 s’enfonce vers le Sud dans le crépuscule, il semble que les ombres de ces écrivains continuent de parcourir les chemins essonniens.
Leurs livres demeurent comme autant de bornes sur les routes du département, témoins d’un temps où l’on voyageait lentement, où les villages avaient encore leurs cafés, leurs gares et leurs secrets.
L’Essonne change, se transforme et s’urbanise, mais il suffit d’ouvrir un livre de Duhamel, de suivre Maigret sur la route d’Avrainville ou de relire quelques vers de Péguy pour retrouver cette province douce et rêveuse qui survit dans la mémoire des pages.
Car les paysages passent, les générations se succèdent, mais la littérature, elle, conserve à jamais le parfum des lieux et le murmure des saisons disparues…