CHRONIQUE 12
ETRECHY, UNE VILLE A LA CAMPAGNE.


À quarante-deux kilomètres au sud de Notre-Dame de Paris, Étréchy conserve une identité rare dans l’Île-de-France contemporaine....
Ancien chef-lieu de canton de l’Essonne, la commune compte aujourd’hui plus de 7 000 habitants, mais demeure profondément marquée par son passé rural, ses paysages ouverts et une certaine douceur provinciale du Hurepoix. Située sur l’ancienne route royale puis nationale 20 entre Paris et Orléans, Étréchy fut longtemps une ville d’étape animée, vivant du passage des voyageurs, diligences, rouliers et marchands.
Auberges, relais de poste, cabarets et écuries bordaient la Grande Rue avant l’arrivée du chemin de fer. Cette activité donnait à la commune un caractère parfois rude, loin de l’image paisible qu’elle renvoie aujourd’hui. La prospérité s’accompagnait d’ailleurs d’une réputation sulfureuse. Les bois et chemins voisins passaient pour dangereux, fréquentés par des détrousseurs profitant du passage des voyageurs. C’est de cette époque que serait né le surnom d’« Étréchy le larron ».
Le relais de Cocatrix demeure l’un des derniers témoins de ce temps où l’on changeait les chevaux au rythme des lanternes de diligence et des roues ferrées. Dans les auberges se croisaient paysans beaucerons, colporteurs, soldats et voituriers descendant vers Orléans.
C’est aussi dans cet univers que s’enracine la famille Darblay. Avant leur fortune industrielle à Corbeil et Essonnes, les Darblay furent maîtres de poste, meuniers et aubergistes à Étréchy. Simon-Rodolphe Darblay exploitait moulins et relais sur cette route stratégique reliant Paris aux plaines céréalières de Beauce.
Depuis l’inauguration de sa gare en 1843 sur la ligne Paris-Orléans, la ville regarde vers Paris tout en restant tournée vers les champs et la vallée de la Juine.Au XIXᵉ siècle, la station était parfois surnommée la « gare des carriers », tant les pierres extraites autour de la Butte Saint-Martin ou de Grandchamps partaient vers la capitale par wagons entiers.
Dans les années 1980, elle devint une halte de la ligne C du RER en direction de Saint-Martin-d’Étampes, terminus de grande banlieue…
Autour de la commune s’étendent encore de vastes horizons céréaliers où alternent blé, colza et maïs sous les grands ciels du sud Essonne qui suggèrent l’infini…
Les hameaux de Fontaine-Liveau et de Vaucelas prolongent cette campagne annonçant déjà la Beauce. Un ancien dicton résumait autrefois la vocation agricole du territoire :
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« Étampes sème les blés, Étréchy les récolte et Corbeil les moud. »
Longtemps, Étréchy fut également une terre de vigne avant que le phylloxéra et les mutations agricoles ne provoquent la disparition des coteaux viticoles. Quelques plantations récentes rappellent encore cette mémoire oubliée. Le vieux bourg conserve quant à lui les traces discrètes d’un autre temps. Les rues du Closeau, de la Herse, du Cerf, Serpente, de la Fontaine, du Gord ou de l’Amandier évoquent encore les anciens vergers, les chemins ruraux et les sources du village ancien.
Au cœur d’Étréchy s’élève l’église Saint-Étienne, remarquable par son mélange de sobriété romane et de premier gothique : voûtes d’ogives, piles circulaires, chapiteaux végétaux et clocher carré dominant la croisée du transept. Classée monument historique depuis 1908, elle conserve notamment des fonts baptismaux du XVIIIᵉ siècle, un confessionnal Louis XV et plusieurs anciennes dalles funéraires.
Mais au-delà des pierres, l’église accompagne les heures lentes de la commune : l’angélus du soir résonnant au-dessus des toits, les mariages sur la place du Général-de-Gaulle, les fêtes paroissiales ou les souvenirs d’enfance des familles strépiniacoises. Face à l’hôtel de ville du XIXᵉ siècle, le vieux poilu du monument aux morts veille silencieusement sur le kiosque voisin, ancien rendez-vous des amoureux, des promeneurs et des musiciens de l’harmonie municipale.
Le lavoir construit en 1814, le ruisseau des Corps-Saints, les deux calvaires, les anciennes fermes et les chemins descendant vers la Juine rappellent encore cette civilisation rurale du Hurepoix qui subsiste par fragments.
Et puis il y a la Juine….
La rivière traverse la commune dans une atmosphère de calme et de rêverie. Ses eaux lentes, ses peupliers et ses brumes matinales donnent au paysage une beauté discrète et parfois mystérieuse. Non loin de là, le bois du Roussay entretient encore ses légendes et ses souvenirs de château disparu. Des rochers propices à la varappe s’éparpillent à travers la forêt, tandis que certains pins sylvestres donnent presque une impression méditerranéenne.
La Butte Saint-Martin raconte bien l’une des métamorphoses essonniennes : d’abord lieu de travail rude lié aux anciennes carrières, elle est devenue peu à peu un espace de promenade et de respiration. Jadis, les carriers y extrayaient la pierre avant son expédition vers Paris par la gare voisine. Puis le temps des carrières s’est effacé et la Butte, sorte de « mer de sable » ’est transformée en terrain de jeux et de villégiature pour plusieurs générations d’enfants d’Étréchy.
Mais Étréchy est aussi une ville de fêtes et de convivialité. Cavalcades, chars décorés, comité des fêtes, fête des Cocus et harmonie municipale prolongent une vieille tradition populaire héritée des petites villes rurales. La fête des Cocus relève de ces traditions populaires à la fois franchouillardes, moqueuses et bon enfant. Sous son nom provocateur, elle rappelle l’ancien goût des villages pour les farces collectives, les sobriquets, les chansons, les cortèges et les rires un peu jaunes.
La cavalcade, les chars fleuris, les déguisements et l’esprit de fête font de ce rendez-vous un moment de défoulement populaire. On rit des maris trompés, des réputations fragiles, des petits secrets du bourg, mais toujours dans une forme de théâtre communal où chacun joue son rôle. Les Strépiniacois et les Strépiniacoises peuvent ainsi porter symboliquement les cornes sans finir au bûcher : ici, la moquerie devenait folklore. Derrière la gaudriole, il y avait surtout le plaisir d’être ensemble, de faire du bruit, de décorer les rues, de rire de soi-même et des autres.
La grande fierté locale demeure cependant le Cadets’ Circus, créé en 1927 par le révérend père Regnault. Souvent considéré comme le premier cirque amateur de France, il a vu défiler sous son chapiteau plusieurs générations d’enfants du pays, perpétuant l’esprit de la piste aux étoiles au cœur du Hurepoix.
Après la Seconde Guerre mondiale, sous les mandats de Lucien Sergent, maire de 1947 à 1977, Étréchy entra progressivement dans la modernité tout en développant une ouverture européenne marquée par son engagement au sein du Conseil des Communes d’Europe et le développement des jumelages avec l’Allemagne de l’Ouest et le Royaume-Uni, puis avec le Burkina Faso.
La ville grandit avec l’arrivée de nouveaux habitants venus chercher un cadre de vie plus paisible. Certains anciens les surnommèrent un temps « les envahisseurs », craignant de voir disparaître le vieux village rural sous la poussée de l’urbanisation parisienne. Pourtant, contrairement à d’autres communes essonniennes bouleversées par les grands ensembles des années 1960-1970, Étréchy a connu une urbanisation plus mesurée.
La commune s’est agrandie sans perdre totalement ses paysages, son échelle humaine ni son identité.
C’est sans doute ce qui fait encore aujourd’hui le charme particulier d’Étréchy : une ville à la campagne où survivent les souvenirs des carriers, des vignerons, des musiciens, des enfants du cirque et des promeneurs de la Juine.
Certains soirs d’été, l’angélus de Saint-Étienne semble encore se mêler au vent des champs et aux notes lointaines d’une harmonie sous le kiosque, rappelant cette vieille France rurale où les cloches rythmaient autrefois la vie quotidienne.