CHRONIQUE 11

LE PLATEAU DE SACLAY

6/30/20263 min read

white concrete building
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Le plateau de Saclay appartient à ces rares territoires où plusieurs siècles semblent cohabiter dans le même paysage. .À première vue, il demeure une terre du vieux Hurepoix : grandes plaines céréalières, routes balayées par les vents, étangs, fermes isolées et horizons immenses ouverts sur le ciel d’Île-de-France.

Saclay est d’abord une commune de l’Essonne, ancien village rural de l’arrondissement de Palaiseau. Mais son nom désigne désormais un territoire beaucoup plus vaste partagé entre Saclay, Orsay, Gif-sur-Yvette, Saint-Aubin, Vauhallan, Palaiseau ou Villiers-le-Bâcle.

Pendant des siècles, le plateau vécut essentiellement de l’agriculture. Les terres lourdes et fertiles produisaient blé, betteraves et maïs. Les anciens habitants se souviennent encore du silence des plaines, des routes presque désertes et des soirées d’hiver où l’on apercevait parfois, au loin, le phare tournant de la Tour Eiffel dans la nuit francilienne.

Le territoire possédait déjà une importance technique et stratégique sous Louis XIV. Les ingénieurs du roi aménagèrent alors un vaste réseau de rigoles, d’étangs et de retenues d’eau destiné à alimenter les jeux hydrauliques de Versailles.

Ces cicatrices discrètes du Grand Siècle traversent encore aujourd’hui le plateau.

Mais la veritableAtomique, véritable rupture survint après la Seconde Guerre mondiale avec l’installation du Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives.

Le plateau, vaste espace encore peu urbanisé aux portes de Paris, devint un territoire idéal pour la recherche scientifique française. Peu à peu surgirent laboratoires, bâtiments techniques, zones protégées et infrastructures nouvelles.

Autour du CEA vinrent ensuite s’implanter École polytechnique, les centres du CNRS, les grandes écoles, les entreprises technologiques et surtout l’Université Paris-Saclay, devenue l’un des grands pôles scientifiques européens. Intelligence artificielle, physique fondamentale, énergie, mathématiques, nanotechnologies et médecine y côtoient désormais campus futuristes, résidences étudiantes et lignes du Grand Paris Express.

Le paysage lui-même semble parfois irréel. Sur ces hauteurs froides et venteuses — cette « Silicon Valley française » au climat parfois presque sibérien en hiver — les champs de blé continuent d’exister entre deux laboratoires ultramodernes.

En descendant la route de Gif vers la vallée de Chevreuse, les grandes plaines du plateau laissent soudain place aux vallons boisés et aux installations scientifiques discrètement cachées derrière les arbres, comme le synchrotron SOLEIL, immense anneau capable d’explorer l’infiniment petit grâce à une lumière d’une précision extrême.

Pourtant, malgré la puissance technologique du site, l’ancien monde n’a pas encore totalement disparu. Le site du Christ de Saclay veille encore timidement sur les plaines ouvertes.

Longtemps simple croix de chemin au cœur du Hurepoix agricole, ce lieu résume aujourd’hui à lui seul le vertige du temps : celui d’un territoire passé des labours et des fermes au monde des laboratoires, des nanotechnologies et des grandes écoles.

Le crucifix originel, installé au XVIIIᵉ siècle à un important croisement de routes, veillait autrefois sur les paysans, les voituriers et les voyageurs allant de Versailles à Chartres.

Une vieille légende populaire raconte qu’un chasseur, furieux d’une journée sans gibier, tira sur le Christ et lui brisa un bras avant d’être frappé peu après par la foudre.

Comme souvent sur le plateau, le réel se mêlait alors aux croyances rurales, aux récits de veillées et aux superstitions du Hurepoix.

La Révolution profana à son tour la statue, qui fut cachée pendant des décennies dans l’église de Saclay avant qu’une copie ne retrouve finalement sa place au carrefour au milieu du XXᵉ siècle.

La Ferme de Viltain rappelle que Saclay fut longtemps une terre nourricière avant d’être un « plateau des cerveaux ». À Villiers-le-Bâcle, Tsuguharu Foujita trouva autrefois le calme et la lumière qu’il cherchait loin de Paris.

Cette transformation nourrit une nostalgie profonde chez de nombreux habitants historiques. Beaucoup parlent du silence disparu, des champs morcelés, des grillages, des routes saturées et de cette impression étrange d’avoir vu le futur s’installer brutalement dans une vieille campagne du Hurepoix.

Toute l’ambiguïté de Saclay réside désormais dans cet équilibre fragile entre mémoire paysanne et puissance scientifique. Faut-il sanctuariser les dernières terres agricoles du plateau ? Comment préserver l’âme rurale d’un territoire devenu l’un des centres intellectuels majeurs de l’Europe contemporaine ?

Le plateau de Saclay apparaît ainsi comme l’un des paysages les plus symboliques de l’Essonne moderne : une terre frontière où coexistent encore les derniers grands horizons agricoles à une quinzaine de kilomètres de la capitale et les laboratoires du XXIᵉ siècle, où les anciennes rigoles de Versailles croisent désormais les routes du monde de demain….