CHRONIQUE 10

LA COMPLAINTE GENOVEFAINE

Il est des villes dont l’histoire semble s’effacer sous les lotissements, les rocades et les vitrines modernes. Et puis il y a Sainte-Geneviève-des-Bois, où le passé continue de survivre dans les paysages, les souvenirs et les pierres discrètes du quotidien.

Avant de devenir l’une des grandes communes populaires du nord de l’Essonne, Sainte-Geneviève-des-Bois n’était qu’un ancien village du Hurepoix entouré de bois, de terres agricoles et de chemins creux.

Son origine plonge dans une mémoire presque légendaire : selon la tradition, sainte Geneviève y aurait fait jaillir en 448 une source miraculeuse destinée à soigner les enfants malades.

La grotte et la source, encore visibles aujourd’hui, rappellent cette naissance spirituelle et forestière. Le territoire portait alors le nom de Séquigny, hérité sans doute d’un ancien domaine gallo-romain.

Longtemps, le village vécut au rythme des fermes, des moulins et des hameaux comme Liers ou le Perray-sur-Orge. Le vieux donjon, quelques douves et certaines allées anciennes conservent encore l’ombre de cette campagne du Hurepoix aujourd’hui presque disparue.

Le véritable bouleversement survient à partir de la fin des années 1920. Les champs sont lotis à grande vitesse pour accueillir des familles modestes venues de Paris.

Dans des quartiers souvent dépourvus de routes dignes de ce nom ou d’équipements modernes, les habitants bâtissent eux-mêmes leurs pavillons, le soir après le travail ou durant les dimanches. Sainte-Geneviève-des-Bois devient alors une banlieue ouvrière, populaire et solidaire, profondément marquée par l’influence communiste.

Cette mémoire demeure encore dans les noms de rues dédiés à Jean Jaurès, Gabriel Péri, Maurice Thorez ou Paul Vaillant-Couturier.

La croissance démographique est spectaculaire : de moins de 3 000 habitants en 1921, la commune dépasse les 10 000 habitants après la guerre avant de s’imposer parmi les villes majeures du nord essonnien.

L’hôtel de ville inauguré en 1936, le grand marché couvert et l’animation de la route de Corbeil accompagnent cette ascension urbaine et populaire.

Mais Sainte-Geneviève-des-Bois conserve aussi ses légendes familières. Parmi elles figure l’éléphant de Liers, immense sculpture de béton née d’une anecdote insolite et devenue peu à peu l’un des symboles affectueux du quartier.

En 1963, la commune entre brutalement dans la modernité avec l’ouverture du premier hypermarché Carrefour de France, sur la route de Corbeil. L’événement attire des foules immenses venues parfois de très loin. Françoise Sagan en devient la marraine symbolique tandis que l’évêque de Versailles bénit ce nouveau temple de la société de consommation.

Dans les années 1980, la Croix-Blanche devient l’une des plus grandes zones commerciales d’Île-de-France, incarnation triomphante de la France des automobiles, des parkings géants et des enseignes lumineuses.

Pourtant, derrière cette urbanisation massive, la ville conserve des fragments inattendus de silence et d’âme ancienne. Un jardin oublié, une maison ancienne ou une allée ombragée suffisent parfois à faire ressurgir le village disparu.

L’histoire Génovéfaine possède également une dimension profondément humaine et internationale. Après la révolution russe de 1917, des aristocrates, des officiers tsaristes, des prêtres orthodoxes et des familles exilées trouvent refuge ici.

Le célèbre cimetière russe orthodoxe et la maison des Russes exilés donnent à la commune une atmosphère unique en Essonne. Sous les coupoles et les croix inclinées reposent des fragments entiers de la Russie impériale disparue.

Le Perray-Vaucluse appartient lui aussi à cette mémoire singulière. Derrière les bois s’étendait autrefois une vaste cité psychiatrique avec ses pavillons, ses jardins et ses longues allées silencieuses. Le lieu inspira autant de peurs populaires que de récits empreints de compassion.

Parmi les symboles plus récents de la ville figurent également les Colonnes de la Paix, inaugurées le 8 mai 1995 pour le cinquantième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Chaque habitant peut y faire graver son nom sur une brique, transformant ce monument imaginé par le sculpteur Molinari en œuvre collective et populaire.

Le Parc Pierre résume à lui seul l’évolution de Sainte-Geneviève-des-Bois. Ancien domaine bourgeois du XIXe siècle devenu propriété de religieuses bénédictines, il fut acquis par la municipalité dans les années 1970 afin de préserver un espace de nature au milieu d’une urbanisation galopante.

Transformé ensuite en parc animalier, en ferme pédagogique et en centre de loisirs, il demeure aujourd’hui un refuge verdoyant où survit encore un peu du vieux paysage rural du Hurepoix.

Ainsi, Sainte-Geneviève-des-Bois apparaît comme une miniature de l’histoire francilienne : ancien village rural devenu banlieue ouvrière, ville commerçante, terre d’exil, de mémoire et de brassage populaire.

Une commune où cohabitent encore les souvenirs des pionniers des lotissements, les ombres de la Russie blanche, les traces du vieux Hurepoix et les lumières de la société de consommation.

Et malgré le tumulte moderne, quelque chose demeure. Au détour d’une rue tranquille, dans le souffle des arbres de Séquigny, près de la vieille source ou sous les allées du Parc Pierre, l’ancien village semble encore respirer doucement, comme si Sainte-Geneviève-des-Bois n’avait jamais totalement oublié son âme d’origine.